On est partit loin. C'est cette distance là qu'il fallait, cette distance qui ne resterait pas simplement géographique. Quand j'y repense, la première image qui me revient est celle de ces pélicans noirs .
Etienne, Philippe et moi. Au vent, sous le vent. Notre choix était rapide, sans détours, sans simagrées. Au vent. Des plages désertées, des horizons prémices d'infinis. Milles infinis. Milles mondes au delà du monde. Nos pieds engloutis sous le sable gourmand, le sable épais, le sable sous chaque pli de peau, le sable partout sur nous. Et la mer pour nous violenter, nous malmener. Puis, nous masser. Acceptés. En terrain étranger. Ce sentiment de liberté mêlé à celui de vulnérabilité. Qu'y avait-il d'autre à faire ? Le vent claquait, la mer écumait comme un étalon, roulait, fracassait, noyait, révélait, les arbres pliés, les pélicans noirs dans un ballet infernal, les mouettes comme des hyènes. Nous. Qu'y avait-il d'autre à faire ? Que d'être simplement là, à rouler dans des vagues meurtrières, à s'oublier mentalement pour se vivre physiquement, grisés par l'air, ivres de vent. Le rire noyait nos gorges, plissait nos joues ridées de sel, ouvrait nos bouches comme des grottes de falaises. J'entendais Philippe qui se faisait battre par l'écume et qui hurlait « Je n'en reviens pas ! ». Je ne sentais que ma culotte de maillot de bain me rentrer entre les fesses et le sable me recouvrir, la mer m'appeler. Comme des milliers de sirènes, comme un chant magique, mais pas maléfique. Au fond, tout au fond, la barrière de corail. Moi, je pensais « Quand soudain semblant crever le ciel, et venant de nulle part, surgit un aigle noir ». Etienne à ma gauche, Philippe à ma droite, cinq bons mètres entre chacun de nous. Laissant l'espace à la mer et au sable, laissant à nos corps la place pour se renverser, la place pour se déployer . Ecarter les bras comme un appel, une prière à l'océan, un signe de reconnaissance. Tant de temps perdu m'apparaissait. Tant de mes heures à me souvenir, tant de mes larmes pour lui, tant de mes regrets pour eux. Foutaises. Avec ça au fond des yeux, avec ce paysage, il n'y avait plus personne à regretter, personne à envier, personne à qui en vouloir. Il ne restait que ces minutes si riches qu'elles m'apparaissaient comme des heures. Il me semblait être ici depuis des années, de n'avoir vécu que de rafales, de risées, de roulement de vagues et de rires. Etienne n'en finissait plus de ramper sur le sable, pour échapper à l'emprise de l'eau, puissante. Au vent, et l'idée de retourner du bon côté du miroir ne nous a pas effleurée. C'est la chute de la nuit comme un drap, sa langueur sourde, tout ce qu'elle promettait de grand qui nous a sortit de la torpeur, qui a rappelé à nous le reste, les autres, la plage calme et son eau limpide de l'autre côté. Nos regards s'évitaient, on ne voulait pas y lire ce renoncement à l'essentiel, on ne voulait pas entendre le raclement de nos pieds sur le sable en nous relevant, on ne voulait pas de cet avortement, de ce manque qui nous pèserait, ce vent absent bientôt, le spectacle des pélicans fonçant comme des fusées dans la mer colérique, et en ressortir fiers et glorieux, entourés de mouettes, s'évanouir. Le ciel se faisait menaçant, l'air se rafraichissait. La violence s'emparait de tout. Peut-être de nous. La violence du refus qu'on aurait à nager vers le calme, la violence de la guerre des sentiments en nous. Ce massacre, ce génocide. Partir ou rester. On pensait tous à quelqu'un sûrement. Et le combat s'affairait, la haine hurlait. On avait peut-être aimé avec cette force là ceux qu'il ne fallait pas, on avait pardonné des fragilités chez les autres, des manquements. On était trois. A se demander ce qui à présent comptait vraiment. A chercher, dans notre dernier regard jeté à la plage, des réponses - Dites moi ce qui est à la hauteur d'une telle fureur, ce qui a cette force, qui m'évoque ça, qui m'emmène ainsi ? – aux incertitudes, aux fracassement du c½ur pour qui, pour quoi ? Des jérémiades, des gémissements. Comme des enfants. Non, ne partons pas, restons là. Etienne a proposé un feu. A proposé une nuit encore. Philippe avait les poches pleines de sable, ça faisait glisser son maillot, ça lui découvrait le bas des reins. Mais il ne voulait pas renoncer à ça, à ce sable issu du viol de l'eau sur lui, en lui, il ne voulait pas lâcher ça. Mes cheveux étaient emmêlés, on m'aurait cru sortie des abysses, secouées par le sable moi aussi à mon naufrage sur la côte, puisque mon crâne en était plein. On se regardait en marchant, on se disait « Si tu voyais ta tête ! » et on riait. Il nous restait ça. Les doigts fripés, la peau brunie, le maillot détendu de tous les côtés, les yeux brûlés de sel. On était pas présentable. On venait d'ailleurs. On avait vécu dix ans en une heure. On arrivait avec la nuit, on arrivait plus complices que jamais, empli de cette insouciance des gosses, de leur malice.